Ville gelée
Robert Seyfert, traduction: Alban Lefranc
L'Hudson est sous une épaisse couche de glace. Un vent mordant siffle à travers la ville, qui semble faire plonger la température de moins quinze à moins vingt. L'infrastructure révèle maintenant sa prodigieuse effectivité : la plupart des gens passent de l'auto aux transports en commun - les rues sont effroyablement vides par rapport à la normale, et le métro bondé au-delà de toute mesure. Tout semble inversé quand la vie bascule ainsi entièrement de l'extérieur à l'intérieur. Le froid nous interdit de déguster dehors (dans un parc) café et bagel. Mais tout autant de risquer une de ces promenades qui faisaient le bonheur de Thomas Bernhard. On a l'impression que la ville ne bout plus qu'en profondeur : pas de trafic incessant, trottoirs désertés, y compris par ceux qui traînent d'habitude leurs ustensiles à travers les rues et qui ont abandonné leur résistance contre les institutions de la misère et leur gestion sociale, pour se réfugier provisoirement dans les centres de sans-abri. Les autres fuient par exemple dans les cafés ou les musées.
Une des choses vraiment agréables ici : emmener ses lectures dans un des cafés du Village. On trouve là-bas une poignée de gens qui font exactement la même chose, soit qu'ils fassent passer leurs idées de l'analogue au digital sur leur ordinateur portable, soit qu'ils les extraient des livres. Ou bien on va au musée. Et c'est un autre avantage des étudiants de la New School University : pouvoir visiter gratuitement la plupart des musées et des cinémas attenants. Prenons le MOMA. Il s'agit là-bas, comme dans tout musée, de pouvoir transformer un incroyable torrent d'informations en paquets digestibles. Ces grands musées malheureusement subissent une pression populaire, ce qui fait qu'au MOMA par exemple une quantité inouïe de classiques modernes se voient serrés dans une seule pièce. Toutes ces ouvres qu'on ne peut absolument plus regarder après leur reproduction mortifère en affiches de toutes sortes. La direction du musée ne s'est même pas donné la peine de présenter les tableaux de façon un peu cohérente. Toutes ces « merveilles du monde » sont suspendues n'importe comment dans une pièce qu'on peut - et c'est là l'avantage - quitter dès le début. Les ouvres moins connues sont beaucoup plus intéressantes. On peut voir l'exposition "The Changing of the Avant-Garde" qui regroupe avant tout des visions architecturales. Et si on privilégie les ouvres qui sont en rapport à NY : Gaetano Pesce. Ses tableaux reflètent son expérience de la métropole. A ce concept de la civilisation, il répond par un projet anthropologique d' « isolement nécessaire » et de « Non communication comme caractéristique de la vie humaine ». Il voudrait installer sous le réseau humain de Manhattan une « église de l'éloignement » - un bâtiment évoquant l'Egypte ancienne - et dans des pièces dissimulées des hommes seuls y dormiraient. Comme on voit, Pesce a le goût des contrastes.
Mais il y a aussi les études, qui ont repris depuis le début de la semaine. Un séminaire surtout de sociologie politique doit être mentionné : « Pratique et théorie des dictatures » du Professeur Andrew Arato. En sciences politiques, c'est un lieu commun d'étudier la transition de la dictature vers la démocratie (bloc de l'Est, Amérique latine etc.). On suppose ainsi qu'un esprit (hégélien) de la raison souffle à travers l'histoire et qu'il finira bien par tout arranger (pour aboutir au Bien démocratique). Arato analyse quant à lui le cas contraire : celui du passage de la démocratie à la dictature. La raison pour laquelle il donne ce cours est très simple : tandis que la science politique préférerait interpréter rétrospectivement l'histoire (« La transition démocratique en Europe de l'Est en 89 » est par exemple très appréciée), il choisit d'analyser le présent.
De quel pays s'agira-t-il ? Je suis curieux de l'apprendre.
New York, janvier 2003