Qu'est-ce que l'individualité d'un jour, d'une saison, d'un événement ?
On poursuit ici notre rassemblement de textes sur Mon corps. Et pour se laver d'une certaine glue contemporaine (Marie Nimier, Christine Angot et leurs histoires de pipi, papa, papounet) revenons à la grande suffocation de celle qui " pénétrait comme une lame à travers toutes choses ", et pour qui il était " très, très dangereux de vivre, même un seul jour. "
Ce extrait des Vagues est lu splendidement par Charlotte Rampling dans le film de Ozon Sous le sable (un article y avait été consacré dans le numéro 3). La traduction qu'en a faite Marguerite Yourcenar me paraît parfois s'éloigner considérablement du texte, et à défaut de faire mieux qu'elle, je recommande de revenir à l'original.
"And time", said Bernard, "lets fall its drop. The drop that has formed on the roof of the soul falls. On the roof of my mind time, forming, lets fall its drop. Last week, as I stood shaving, the drop fell. I, standing with my razor in my hand, became suddenly aware of the merely habitual nature of my action (this is the drop forming) and congratulated my hands, ironically, for keeping at it. Shave, shave, shave, I said. Go on shaving. The drop fell. All through the day's work, at intervals, my mind went to an empty place, saying, "What is lost? What is over?" And "Over and done with" I muttered, "over and done with", solacing myself with words. People noticed the vacuity of my face and the aimlessness of my conversation. The last words of my sentence tailed away. And as I buttoned on my coat to go home I said more dramatically, "I have lost my youth."
It is curious how, at every crisis, some phrase which does not fit insists upon coming to the rescue - the penalty of living in an old civilisation with a notebook. The drop falling has nothing to do with losing my youth. This drop falling is time tapering to a point. Time, which is a sunny pasture covered with a dancing light, time, which is widespread as a field at midday, becomes pendant. Times tapers to a point. As a drop falls from a glass heavy with some sediment, time falls. These are the true cycles, these are the true events. Then as if all the luminosity of the atmosphere were withdrawn I see to the bare bottom. I see what habit covers. I lie sluggish in bed for days. I dine out and gape like a codfish. I do not trouble to finish my sentences, and my actions, usually so incertain, acquire a mechanical precision. On this occasion, passing an office, I went in and bought, with all the composure of a mechanical figure, a ticket for Rome.
Et le temps s'égoutte, dit Bernard. La goutte se forme sur le rebord du toit de l'âme, et tombe. Le Temps la fait tomber. La semaine dernière, debout, mon rasoir à la main, je l'ai sentie qui tombait sur moi. Je me suis soudain aperçu de ce que mes gestes avaient de machinal (la goutte se forme), et j'ai félicité ironiquement mes mains de se soumettre à cette routine. " Rasez-moi donc, mes mains, leur ai-je dit. Continuez donc à me raser… " La goutte tombait. Et tout le jour, pendant mon travail, mon esprit s'échappait par moments et rôdait autour d'une place vide, à la recherche de quelque chose de perdu, de quelque chose de mort. " Mort et enterré ", me suis-je dit, en jouant avec les mots pour me consoler. Les gens remarquaient mon air absent, mes paroles sans suite. Je ne terminais pas mes phrases. En boutonnant mon pardessus pour rentrer chez moi, je me suis dit plus tragiquement : " J'ai perdu ma jeunesse. " " C'est étrange : dans chaque crise morale, une phrase toute faite, une phrase absolument déplacée s'offre à nous venir en aide : c'est bien là le malheur de vivre dans une civilisation trop vieille, et de posséder un carnet de poche. Cette goutte qui s'écoule n'a rien à voir avec ma jeunesse perdue. Le Temps, ce pâturage ensoleillé où s'étale la lumière dansante, le Temps, cette étendue plate comme les champs à midi, soudain se creuse, se change en gouffre. Le Temps s'écoule comme un lourd liquide s'égoutte hors d'un verre, laissant un dépôt. Ce sont là les vrais cycles, les vrais événements de ma vie. Puis, comme si toute la clarté éparse dans l'atmosphère refluait soudain à la manière d'une vague, j'aperçois le fond. Je vois ce que la routine recouvre. Je reste paresseusement au lit des jours entiers. Je dîne en ville, et j'ouvre la bouche pour bâiller, comme un cabillaud. Je ne prends pas la peine de terminer mes phrases, et mes actions, le plus souvent si incertaines, acquièrent une précision toute mécanique. Cette fois-ci, passant devant une agence de voyages, je suis entré et j'ai acheté un billet pour Rome, avec des gestes d'automate.