La mer gelée

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Il a cinquante ans. Il est général en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie.
 

Pour saluer Claude Simon, grand vivant,
les premières pages des Géorgiques :


Il a cinquante ans. Il est général en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie. Il réside à Milan. Il porte une tunique au col et au plastron brodés de dorures. Il a soixante ans. Il surveille les travaux d'achèvement de la terrasse de son château. Il est frileusement enveloppé d'une vieille houppelande militaire. Il voit des points noirs. Le soir il sera mort. Il a trente ans. Il est capitaine. Il va à l'opéra. Il porte un tricorne, une tunique bleue pincée à la taille et une épée de salon. Sous le Directoire il est ambassadeur à Naples. Il se marie une première fois en 1781 avec une jeune protestante hollandaise. A trente-huit ans il est élu membre de l'Assemblé nationale à la fois dans les départements du Nord et du Tarn. Pendant l'hiver 1807 il dirige le siège de Stralsund en Poméranie suédoise. Il achète un cheval à Friedland. C'est un colosse. Il écrit plaisamment à un ami qu'il a pris trop d'embonpoint pour sa petite taille de cinq pieds neuf pouces. En 1792 il est élu à la Convention. Il écrit à son intendante Batti de veiller les haies d'épine blanche. Expulsé de Naples il doit affréter précipitamment un navire gênois pour s'enfuir. Il s'associe avec un dénommé Garrigou pour l'exploitation des mines de fer de la vallée de l'Aveyron. Il vote la mort du roi. Il est représentant du peuple en mission. Il porte un bicorne orné de plumes tricolores et un uniforme à parements rouges, des bottes à revers et une ceinture également tricolore. Le 16 ventôse de l'an III il entre au Comité de salut public. De Milan il règle le cérémonial de la visite de l'empereur dans le royaume d'Italie. En pleine Terreur il est élu secrétaire de la Convention et sauve une royaliste qu'il épousera en secondes noces. Un rapport dit de lui qu'il est d'une santé de fer et d'un courage à toutes épreuves. Pendant plus d'un an il tient tête en Corse avec moins de douze cents hommes aux insurgés paolistes soutenus par les escadres de Hood et de Nelson. Il est blessé à la jambe à Farinole. Le navire sur lequel il s'est embarqué à Naples est capturé en mer par un corsaire turc. Il bat en retraite avec son régiment à travers la Belgique. Pendant quatre jours il est impossible de desseller les chevaux. En Poméranie il se plaint du froid, de sa santé et de ses blessures. Il est membre du premier Comité militaire de l'Assemblée législative. Il fait voter un décret punissant de mort les commandants de place assiégées qui les livreraient à l'ennemi. Ils sont harcelés par l'aviation et le régiment subit de lourdes pertes. Le corsaire turc les livre au bey de Tunis. Il siège au Conseil des Anciens. Il porte une toque bleu ciel, une cape blanche drapée, une ceinture rouge dont les pans retombent sur le côté, des bas et des souliers à boucles. Il prend la défense des Babouvistes. Il s'emploie à faire construire la route de Cahors à Albi. Le soir du dimanche de la Pentecôte il repasse précipitamment la Meuse avant que les ponts sautent. L'inspecteur général d'Orbey lui reconnaît de la fermeté, des mœurs et de la conduite. Il est décoré de la croix de Saint Louis. Il capture et fait fusiller le chef des troupes paolistes. A Tunis il achète un étalon arabe auquel il donne le Sidi Moustapha, le beau-frère du bey, qui a adouci sa captivité. Il recommande à son intendante de faire beaucoup de fumiers.

(…)

Les Géorgiques, Minuit 1981



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