La mer gelée

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Interruption

Mathias Seyfert
 

 

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La suite nécessite une interruption - le thème dans le sens de série, composition

Le quotidien se définit par des suites et des interruptions. Ces suites et ces interruptions, photographiées de près, produisent le quotidien. De par leur abstraction, les photos peuvent être adaptées toujours et encore à la situation de chacun.

Les textes ci-dessous entretiennent un rapport décousu à la série de photos, se rapportent à celles-ci et entrouvrent d'autres cheminements. De même que des images isolées pourraient être ordonnées différemment, un autre classement de ces éléments textuels serait possible. Une interruption peut avoir les suites les plus diverses, et inversement.

RETOUR A LA MAISON
Groové au son de la musique de l'autoradio, monté la rue dans un vrombissement, la dernière courbe, les lumières de la maison sont visibles et déjà l'enchaînement habituel des gestes est mis en branle. La lumière s'éteint avec le moteur, la clé est désenclenchée et le volant se bloque. Quelques fractions de secondes plus tard la main est sur la serrure. Les lumières qui passent se reflètent en gouttes de pluie sur le pare-brise, elles se colorent de rouge pour devenir mates peu après. On n'entend plus le bruit de l'auto qui vient de passer, le moteur craque doucement. Des gouttes de pluie crépitent sur la tôle. La rue sous la pluie, mate comme les gouttes sur la vitre, se subdivise plus haut, se ramifie et s'arrête quelque part.
Des lumières surgissent dans le rétroviseur arrière, se rapprochent rapidement, stoppent tout de suite derrière moi, s'éteignent, et je vois le visage grimaçant. Des couples d'yeux se rencontrent, interrogatifs, moments d'immobilité. Ma main tire la poignée de la porte et je continue.

REVEIL
Matière, pliée, ondulée, parfois lisse et qui tient chaud. Clarté au dehors dans un contraste absolu, rien à voir avec ici. Rien que des images floues, l'une après l'autre et accrochées sans ordre, collier de perles du hasard dans les chaudes couleurs d'une lentille diffusante. Matière pliée, ondulée, parfois lisse, avec du rêve au-dessous et de la structure au-dessus. De temps en temps des images s'y glissent, liées entre elles, fermement enchaînées les unes aux autres. Elles se bousculent autour de la matière, elles tirent sur les plis, elles plient ce qui ondule et ce tiraillement hésitant devient extraction consciente. Dans un bruit confus elles reçoivent du renfort, elles ne se laissent pas réprimer, elles emportent la mise. La matière reste en arrière, chiffonnée. Les perles s'organisent, on classe le connu, on ajoute du nouveau, mais après seulement, ce sont maintenant les images de chaque jour, touchées, palpées l'une après l'autre, reconnues, jugées nécessaires.

MARQUE-PAGE
Trois lignes, non, encore trois lignes plus loin, merde, encore plus loin, trois lignes, trois lignes de plus, et encore, ligne après ligne. C'était sans doute trop loin, mais ça y est, je suis dedans. Ca n'a aucun sens, l'histoire est amputée mais bon. Pjodr et Pjerka sont ensembles, et Pjuma est mort, on n'entend plus parler de Petimir, la dernière page explique pourquoi, Petimir s'est noyé dans le Ponto. Oui, et alors ? Ah ça y est, c'est bien avant, caché entre deux pages, ok maintenant c'est bon, s'agit de pas regarder ailleurs, je vais pas laisser passer ça. Pjodr et Pjerka se marient sur le Ponto, racontent les pages, et Petimir a trop bu, et puis encore bien plus ensuite, ce qui a blessé Pjuma. Bon, et alors?

ORDINATEUR
Des points multicolores, un peu flous, un léger bourdonnement en arrière-fond, ça se construit ligne par ligne, des courbes complètent le tout, du texte isolé s'ajoute, et maintenant LA CHOSE est là, ça a l'air prêt, le bourdonnement au moins a cessé. Il n'y a plus de changement. La ligne touche le cercle, du texte à côté, un nouveau clic et à nouveau le bourdonnement. Des lignes disparaissent, d'autres viennent s'ajouter, nouveaux cercles, autre texte. Les yeux courbent une page de chiffre, du texte pour la ligne à côté du cercle, et du silence. Un silence bien long, un regard fixe et fatigué. Quelques clics déclenchent un bourdonnement actif, les lignes et les cercles disparaissent, puis le texte, auquel un autre succède. La page de chiffres a joué son rôle. Les lignes et les cercles, le texte pareillement, sont proprement rangés. Rangés pour être à nouveau convoqués, exactement dans la même constellation. La constellation d'hier avec aujourd'hui produit demain.





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