Introduction
Les Tatars de Crimée sont une minorité turcophone musulmane originaire de Crimée, péninsule située sur les bords de la Mer Noire, au Sud de l'Ukraine actuelle. Faussement accusés par le régime stalinien de collaboration avec l'armée nazie, ils ont été massivement déportés en mai 1944. La déportation ne signifie pas seulement expulsion violente et dispersion sur le territoire de l'ex-URSS. Elle est également synonyme de mort nationale. Rayés de la carte des " nationalités " soviétiques, les Tatars de Crimée ont perdu les droits collectifs qui leur avaient été reconnus en 1921. Dans le même temps, toutes les traces - matérielles, historiques et culturelles - qui rappelaient leur vie dans la péninsule ont été effacées.
A leur arrivée sur les lieux d'exil, principalement situés en Asie Centrale, les Tatars de Crimée ont été assujettis au régime para concentrationnaire dit de " peuplement spécial ". Si les camps n'étaient pas entourés de barbelés, les " colons spéciaux " ont vu leurs droits, et en particulier leur liberté de mouvement, fortement restreints. Ils étaient, de plus, contraints de travailler dans des usines, des kolkhozes ou des sovkhozes pour de très maigres salaires. Cette condition a enfermé les Tatars de Crimée treize années durant dans un statut de citoyen de seconde classe, les privant de leurs droits les plus élémentaires. En 1956, alors que la majorité des peuples punis obtiennent le droit au retour, les Tatars sont écartés des processus de réhabilitation décidés par Krouchtchev et sont condamnés à un exil prolongé. Cette décision contribue à enraciner la perception d'une exclusion chez les survivants et leurs descendants. Elle provoque également une réaction qui prend corps dans l'émergence d'un mouvement nationaliste qui a porté jusqu'à la disparition de l'ex-URSS des revendications articulées autour du retour en Crimée.
Les mémoires tatares ont conversé de puissants souvenirs de la déportation et des épisodes politiques qui l'ont suivie. Mémoires blessées, elles véhiculent également un certain nombre d'affects et plus particulièrement des ressentiments diffus. Leur identification permet de revenir sur une des dimensions structurantes des mémoires de la déportation parmi les plus prégnantes.
Les mémoires de la déportation
La déportation a touché la presque totalité des Tatars de Crimée : près de 191 014 d'entre eux, en majorité des femmes, des enfants et des vieillards, ont été déportés de la péninsule entre le 18 le 20 mai 1944. Les hommes, qui combattaient dans les rangs de l'Armée Rouge ou dans les mouvements de partisans, ont été démobilisés peu après et envoyés dans des camps de travail, puis en exil rejoindre leurs compatriotes. Les récits de vie et la poésie relatent le caractère systématique de la déportation et confortent l'idée véhiculée par la mémoire collective d'une communauté de destin unifiée autour d'une même expérience traumatique.
Devenus " colons spéciaux ", les Tatars de Crimée ont vécu dans un dénuement le plus total au cours des premières années, souffrant de l'impréparation totale des autorités locales, du manque de logement, de l'insuffisance de la nourriture, de la propagation des maladies et de l'absence de soins.
Nous étions obligés de réparer les tentes de nomades (kibitka). Nous travaillions, nous souffrions de la faim. De nombreuses personnes tombaient de fatigue à cause de la faim. De notre village, des 30 familles déportées seules cinq ont survécu. Et dans ces familles, il ne restait qu'une ou deux personnes, les autres étaient mortes de faim et de maladie .(1)
Dans le même temps, les déportations ont été ignorées par l'histoire officielle soviétique. Il était en effet formellement interdit de publier sur la déportation et plus encore de commémorer cet événement. Les quelques récits diffusés des années 1960 au milieu des années 1980 ont le plus souvent été intégrés aux appels et pétitions rédigés par les représentants du mouvement nationaliste dissident tatar de Crimée et ont servi une stratégie de sensibilisation.
Les cadres sociaux de la mémoire se confondent avec les mémoires vivantes de la déportation et se transmettent principalement dans le cadre familial. La déportation structure le temps vécu et intègre la mémoire collective comme un événement récent dont les conséquences se prolongent dans le présent. Des pancartes dressées le long du parcours des cortèges lors des commémorations de la déportation incarnent cette temporalité suspendue : " 58 années, mémoire éternelle… ", " 18 mai, nous n'oublierons pas ce jour "(2) . Elles rappellent le caractère permanent de la déportation dans les mémoires. Les récits des survivants ont été appropriés par leurs descendants qui tendent pour certains à rejeter explicitement ou implicitement le style adopté par leurs parents.
Outre les dimensions de reconstruction inhérentes à toute expression mémorielle, cette tendance trouve également une explication dans l'effervescence nationaliste tatare. Les activistes du mouvement ont élaboré un récit historique qui fait de la déportation l'ultime étape d'un génocide programmé depuis l'annexion de la Crimée à l'Empire des Tsars en 1783.
Cette interprétation du passé a d'autant plus influencé le rendu des mémoires tatares, que ces dernières se sont exprimées des années, voire des décennies après les faits. L'interprétation prend ainsi souvent le pas sur la restitution des souvenirs. Le terme de génocide structure nombre de récits de vie : les survivants décrivent leur vécu dans ce qu'il a de plus singulier et de plus tragique.
La déportation représente l'événement central des récits qui composent les mémoires individuelles et collective tatares de Crimée. La construction identitaire est inconsciemment influencée par la transmission transgénérationnelle des souvenirs et des traumatismes partagés qui sont attachés à cet événement.
L'expression des traumatismes engendrés par la déportation dans les mémoires tatares de Crimée
- Traumatismes individuels
Les récits de déportation sont tissés d'images de violences et expriment les traumatismes profonds inscrits dans les mémoires des survivants. Ces traumatismes sont d'abord d'ordre individuel et renvoient à une expérience singulière. Ils sont nés des modalités horribles du voyage, des humiliations subies au cours du transfert, de la faim, de la soif et de l'omniprésence de la mort.
Quand mon grand-père mourut, je me trouvais à ses côtés, moi un enfant de six ans. Sa voix ne lui obéissait déjà plus. Mais, jusqu'à aujourd'hui, je vois encore ses yeux. Il se trouve que l'on peut dire bien plus avec le regard qu'avec des mots. Et ce dialogue entre lui et moi durera tant que ma mémoire existera .(3)
Les brutalités exercées par les soldats à l'encontre des déportés tout au long de l'opération ont constitué autant de chocs physiques et psychologiques qui ont durablement marqué les personnes exilées de force. Les soldats avaient en effet ordre d'éliminer physiquement les personnes intransportables - malades ou vieillards - et ceux qui refusaient d'obéir à leurs injonctions.
J'ai ouvert la porte, les soldats tenant des auto-mitraillettes sont entrés dans la maison. Ils ont dit : " Grand-mère. Habilles-toi vite ! Prends de la nourriture, et laisse-le tout le reste". J'étais perdue et j'ai commencé à pleurer. Ils m'ont embarqué en tenue légère dans un camion puis m'ont débarqué. Je me suis habillée, ai pris à manger et ai dit que je ne remonterais pas dans le camion ; je voulais savoir où ils comptaient m'emmener. J'ai un fils major, il combat au front. Les soldats ont répondu : " Nous n'en savons rien, grand-mère, asseyez-vous vite dans la camion, car l'ordre a été donné -ceux qui résistent seront fusillés sur place. (4)
Les différents récits se rejoignent autour d'images de souffrances mises en scène selon des modalités semblables. Elles disent la souffrance et relatent un sentiment de perte, perte d'un proche, mais aussi perte d'identité. La description de la déportation est invariablement entourée des mêmes souvenirs d'individus arrachés à leur terre natale et précipités dans l'inconnu : " Au matin, nous entendions le cri du bétail, les aboiements des chiens, la terre natale gémissait " .(5) D'autres survivants font état d'événements qui pourraient être rattachés à la catégorie des anecdotes et qui pourtant portent une signification semblable. Ainsi, un témoin relate la perte de la serviette contenant ses cahiers d'écolier et qu'il a tentée en vain de retrouver alors qu'il rassemblait quelques objets avant son expulsion forcée. Cette pochette incarne à ses yeux aujourd'hui encore les souvenirs d'une enfance heureuse en Crimée, balayée en quelques heures. Derrière les violences et les symboles conservés se lit la puissance de ces chocs qui dépassent les frontières de l'individu pour s'inscrire dans la trajectoire de la collectivité.
- Traumatismes collectifs
La mise en avant de traumatismes que l'on pourrait définir comme collectifs relève de l'acte de remémoration en lui-même et de la remise en contexte permanente effectuée par les témoins. Suivant une dialectique mise en exergue dans d'autres contextes, parler de soi revient invariablement à parler du " nous ", à parler " pour le nous ".
Les outrages et humiliations éprouvés par les déportés se déclinent principalement sur le registre du non respect de valeurs présentées comme propres au groupe d'appartenance. La déportation est interprétée non seulement comme une tentative de destruction de l'identité tatare de Crimée, mais également comme un essai de corruption. Le manque de respect envers les personnes âgées, la promiscuité dans les wagons bondés, dans lesquels hommes et femmes étaient mélangés, contreviennent aux règles les plus élémentaires de la vie en société. Ils sont ainsi souvent mis en évidence dans les récits, tout comme le refus des soldats d'enterrer systématiquement les morts lors des rares arrêts des convois en route vers l'Asie Centrale.
Les portes des wagons se sont ouvertes comme d'habitude dans les petites gares, où le train s'arrêtait quelques minutes. […] Le long des wagons un officier à la casquette bleue, accompagné de soldats, marchait précipitamment ; il jetait un coup d'œil dans le wagon, et ne posait qu'une seule question : " Y a-t-il des cadavres ?……Y a-t-il des cadavres ?…… […] A trois-quatre mètres du remblai de chemin de fer, ils creusaient un trou, puis balançaient du sable et des caillasses. Mais le plus souvent, ils n'avaient pas assez de temps. Le train se remettait en route. Ils laissaient les cadavres près des voies. Les parents devenaient fous de douleur ; ils fallaient les arracher au corps de leur proche… .(6)
La déportation a touché les individus dans leurs croyances et a durablement affecté l'identité tatare de Crimée. Ces deux paliers dans la destruction sont assimilés, confondus, pour ne laisser place qu'à un seul et même traumatisme collectif.
2. Les mémoires de la déportation, mémoires des affects
Les récits de vie et la poésie sont porteurs d'émotions multiformes, conjuguant la peur, l'angoisse à des sentiments d'injustice, de colère et pour certains de haine devant les violences, physiques et symboliques, commises par les soldats en charge de l'expulsion ou de la surveillance des camps. Les affects nés de la déportation s'expriment de manière différenciée suivant la perception que chaque personne a développée de l'événement. Les ressentiments, tel que le soit leur degré d'intériorisation, sont d'abord le produit des souvenirs tragiques. Ils sont également induits par le puissant sentiment d'injustice qui semble s'être emparé de nombre de déportés dès leur expulsion.
Le 18 mai
Vous avez ruiné mon enfance innocente,
En usant de bayonnettes tranchantes,
Sans crainte de Dieu,
Vous avez labouré mon merveilleux jardin fleuri de roses!
Mes souhaits, mon destin, mon honneur,
Vous les avez embarqués dans des wagons à bestiaux,
Le 18 mai , vous m'avez profondément blessé,
Et déraciné sous les ombres des armes pointées...
(7)
Ces émotions ne s'expriment pas uniquement à l'endroit des soldats qui ont encadré la déportation. Elles sont également dirigées vers le régime soviétique, qui a permis " cela ". La non réhabilitation de 1956 a condamné les Tatars de Crimée a un exil prolongé : tout retour en Crimée leur a été interdit et leur groupe d'appartenance nié. De même, le décret du 5 septembre 1967, qui a restitué les Tatars de Crimée dans la totalité de leurs droits individuels, tout en confirmant l'interdiction de retour en Crimée, est compris comme la confirmation d'une volonté politique d'annihilation.
Vécus comme autant de chocs, ces épisodes de 1956 et 1967 ont fortement contribué à orienter le rendu des mémoires. Et ce d'autant plus que l'agitation nationaliste qui ne faisait que poindre en 1956 atteint son paroxysme à la fin des années 1960. Hannah Arendt a bien montré qu'il n'existe pas de condition pire que celle d'être sans-droit, de ne pas avoir de place reconnue au sein de l'Etat et de la société (8) . Cette condition a d'abord était celle des Tatars de Crimée placés sous le régime de peuplement spécial de 1944 à 1956. Elle a été prolongée par les actions et les non actions des gouvernements soviétiques successifs jusqu'à la fin des années 1980.
La perception de ces événements et l'intériorisation d'une indignité sociale agissent comme autant de stigmates identitaires. Les ressentiments diffus structurent les mémoires tatares de Crimée, leur fournissant un cadre émotionnel qui contribue à les orienter vers les faits les plus tragiques. Le partage de ces émotions se révèle facteur de cohésion et de mobilisation, en ce sens que les sentiments traversent les perceptions et les croyances qui finissent par intégrer l'imaginaire collectif. Elles contribuent à la reproduction du sentiment de communauté de destin au sein d'une communauté qui ancre son présent dans un passé tragique.
Conclusion
La déportation constitue pour les Tatars de Crimée une " offense non éteinte ". Les mémoires de cet événement apparaissent comme profondément imprégnés par les traumatismes engendrés par l'expulsion forcée, l'exil et la non-réhabilitation. Ces passions se superposent et se mêlent au sentiment d'injustice qui persiste encore à l'heure actuelle, alors que la déportation est passée au rang des " non-événements de l'histoire ", que la reconnaissance de la tragédie qu'elle a représentée reste encore sujette à caution dans de nombreux cercles, ainsi que la concurrence mémorielle autour de cet événement en Crimée le laisse penser.
Les souvenirs des violences symboliques et physiques sont couramment interprétées par les survivants, et plus encore par leurs descendants, comme l'expression de l'existence d'un véritable potentiel de rejet à leur encontre. La perception de cette différence, ajoutée au fait que toutes les familles ont été touchées directement ou indirectement par la déportation, explique que cet événement conserve une singularité mémorielle absolue pour les générations qui l'ont vécu et pour celles qui sont nées après 1944. Sur les quelques 500 000 Tatars de Crimée estimés, 260 000 avaient regagné la péninsule en 2002.
NOTES
(1)
Extrait de manuscrit non publié de Refik Muzafarov, Loin des Montagnes de Crimée. Anatomie de la déportation des Tatars de Crimée, reproduit dans Vatan, [La Patrie], n° 5, mai 1991, p. 5.
(2)
Observations participantes, Parc Vorontsov, Place Lénine, Simféropol', 18 mai 2002.
(3)
E. Amit, " Nikto ne zabyt, nicto ne zabyto... ", [" Personne n'est oublié, rien n'est oublié... "], 1990, in Svetlana Alieva, ?ak eto bylo, nacional'nye repressii v SSSR, 1919-1953 g, repressirevannye narody sevodnâ, [Ce fut ainsi, les répressions nationales en URSS, 1919-1953, les peuples réprimés aujourd'hui, tome III], Moscou, Rossiiskii mezhdunarodnyi fond kultury, p. 88.
(4)
Lettre du lieutenant-colonel Halil Calbaša, in Vatan [Patrie], n°5, mai 1991, p. 4.
(5)
Enver Umerov, " Vospominiâ veterana krymskotatarskogo dviženiâ", [" Souvenirs d'un vétéran du mouvement national tatar de Crimée) "], Vatan, [La Patrie], n° 1, janvier 1994, p. 13.
(6)
E. Amit, " Nikto ne zabyt, nicto ne zabyto... ", [" Personne n'est oublié, rien n'est oublié... "], 1990, in Svetlana Alieva, ?ak eto bylo, nacional'nye repressii v SSSR, 1919-1953 g.,repressirevannye narody sevodnâI, [Ce fut ainsi, les répressions nationales en URSS, 1919-1953, les peuples réprimés aujourd'hui, tome III], Moscou, Rossiiskii mezhdunarodnyi fond kultury, p. 79.
(7)
Extraits de Iskender Fazil, Mayis 18 de, [Le 18 mai], diffusé par Mubbeyin Altan Batu, liste de discussion Crimea-L, mai 2002.
(8)
Hannah Arendt, L'impérialisme, Paris, Fayard, 1982, p. 281. Mihail Gublogo, Svetlana Cervonnaâ, Krymskotatarskoe nacional'noe dviženi, TOM II, [Le mouvement national des Tatars de Crimée, Tome II], Moscou, Institut d'Ethnologie et d'Anthropologie de l'Académie des Sciences de Russie, p. 51.